Le parfum voit rouge
Je l'avoue, certains parfums me séduisent avant même que j 'aie soulevé leur bouchon. Ceux qui voient rouge, surtout. Un verre laqué comme un bijou, un jus couleur grenat, cette insolence délicieuse que le luxe sait si bien cultiver. À l'intérieur, les parfumeurs prennent quelques libertés réjouissantes. Le rouge n' a décidément pas fini de nous surprendre...
Le rouge a de la suite dans les idées
Il suffit parfois d’un flacon écarlate au milieu des transparences pour que le regard s’attarde. Le rouge possède ce privilège rare : il évoque aussi bien le satin d’une robe couture que l’éclat d’une pierre précieuse. Souvenez-vous du N°5 de Chanel, habillé de rouge pour une édition limitée pour les fêtes de fin d’année en 2018. Une évidence parmi tant d’autres histoires entre cette couleur et la parfumerie.

Aujourd’hui, les maisons s’en amusent ouvertement. Chez Rabanne, Million quitte son habit doré pour une robe rouge. Chez Yves Saint Laurent, les flacons se font rubis ou velours. Valentino, lui, n’a jamais eu à chercher bien loin son inspiration. Sur les linéaires, ces nouvelles silhouettes réveillent le désir. On les regarde, on les imagine déjà sur une coiffeuse. Reste ce plaisir très personnel de découvrir ce qu’elles renferment.
Du gourmand régressif au gourmand de caractère
Par exemple ? La cerise a du répondant. Surtout lorsqu’elle se frotte au café noir, à la lavande ou aux bois ambrés. Car les accords fruités, reconstruits par les parfumeurs, offrent une étonnante liberté d’interprétation. Une cerise peut évoquer le fruit croquant, une liqueur amandée ou une douceur plus sombre. La framboise gagne en fraîcheur auprès des fleurs aromatiques, tandis que l’iris et les résines apportent aux compositions une dimension plus tactile. Cette nouvelle manière de travailler les gourmands privilégie volontiers les contrastes. On s’éloigne de la seule sensation sucrée pour explorer des accords plus complexes, où le fruit dialogue avec des matières parfois inattendues. Et le rouge sait aussi se passer de gourmandise, comme le rappellent certaines compositions florales et boisées.
Le bon réflexe ?
Essayer le parfum sur la peau, sans autre fragrance pour interférer, puis lui accorder une bonne demi-heure. Ne pas frotter ses poignets, ne pas multiplier les vaporisations d’emblée. Un jus raconte rarement toute son histoire dans les premières secondes.
Le rouge a ses humeurs
ENIVRANT : L’Interdit Elixir, Givenchy
Givenchy pousse la cerise noire dans ses retranchements. L’amande amère en souligne les accents de noyau, puis le bouquet de tubéreuse, jasmin et fleur d’oranger reprend la parole. Plus inattendu, le bois de chêne apporte sa présence boisée, avant qu’un accord de rhum, davana et vanille ne prolonge cette partition presque liquoreuse. Une manière de donner au fruit une autre dimension, sans perdre l’identité florale de L’Interdit. Quant au flacon, ce dégradé de rubis incandescent et de noir possède une vraie allure couture.

CRISTALLIN : Baccarat Rouge 540 Extrait de parfum, Maison Francis Kurkdjian
Un rouge qui a déjà une histoire. Né de la rencontre entre Francis Kurkdjian et Baccarat, il emprunte au cristal son éclat et sa couleur précieuse. Dans cet Extrait, le jasmin rencontre les facettes gourmandes de l’amande amère et de l’éthyl maltol, tandis qu’un accord ambré, boisé et légèrement minéral lui donne sa dimension si particulière. Un parfum qui joue sur une contradiction séduisante : la densité de l’extrait et l’impression de transparence de certaines notes. Ici, le rouge tient autant de l’alchimie que de la joaillerie !

ACIDULÉ : Libre Berry Crush, Yves Saint Laurent
La framboise s’invite dans le territoire floral de Libre, entre lavande française et fleur d’oranger du Maroc. Une association qui a de l’esprit : la lavande apporte une fraîcheur aromatique au fruit, avant que la noix de coco ne vienne arrondir l’ensemble de ses accents lactés. Sur la peau, c’est une jolie façon d’aborder les gourmands sans jamais renoncer à la fraîcheur.

TORRÉFIÉ : Black Opium Over Red, Yves Saint Laurent
La cerise et le café noir, voilà un duo qui ne manque pas de personnalité. Le fruit revendique des accents presque liquoreux, tandis que le café conserve cette amertume torréfiée qui fait la signature de Black Opium. Le jasmin apporte sa présence florale. Sur la peau, on s’intéressera surtout au moment où le fruit laisse davantage de place au café. Une gourmandise affirmée, dont la construction mérite bien plus qu’une impression prise à la première vaporisation.

BOISÉ : Stronger With You Powerfully, Emporio Armani
Les hommes aussi voient rouge. Chez Armani, la cerise et la mandarine rencontrent la lavande et les épices boisées, tandis qu’un accord de châtaigne sucrée, signature de Stronger With You, prend des accents fumés. Un assemblage singulier, où le fruit côtoie des notes grillées et ambrées. La composition invite à découvrir une autre interprétation du gourmand masculin, particulièrement intéressante lorsqu’on prend le temps de laisser apparaître les senteurs boisées qui ne font qu’ajouter au tempérament torride du parfum. Oui : torride, tout simplement, absolument.

CARAMÉLISÉ : Love Hibiscus, Amouage
Jérôme Epinette a imaginé un accord qui sort de l’ordinaire : hibiscus acidulé, fruit de la passion et caramel salé, avec une évocation de palmier feuilleté. L’iris et l’encens viennent ensuite donner une autre dimension à cette gourmandise, avant le santal, le cypriol et la vanille. L’encens est particulièrement intéressant ici. Ses facettes résineuses offrent un contrepoint au registre pâtissier. Une composition à découvrir tranquillement, pour en apprécier les multiples nuances.

SOLAIRE : Million Red For Her, Paco Rabanne
Le flacon passe de l’or au rouge, mais la surprise est ailleurs. Pas une cerise à l’horizon ! Rabanne préfère la noix de coco crémeuse, l’ylang-ylang et la vanille. L’ylang-ylang apporte ses facettes florales solaires à cette composition généreuse. Sur la peau, le parti pris est celui d’une gourmandise chaude, plus enveloppante qu’acidulée. À découvrir par petites touches pour apprécier le dialogue entre la fleur et les accords lactés.

