La thérapie de couple est-elle toujours la solution miracle ?

Couple en désaccord
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Longtemps considérée comme l’ultime recours avant la rupture, la thérapie de couple s’est largement démocratisée. Mais peut-elle vraiment tout réparer ? Décryptage avec Rajae Mansori, psychologue clinicienne, addictologue et enseignante universitaire en psychologie.

Dans un épisode de Desperate Housewives, Bree Van de Kamp laisse tomber son plateau de mignardises, comme si le ciel venait de lui tomber sur la tête, lorsque Rex révèle, devant leurs amis, qu’ils suivent une thérapie de couple. La scène date du début des années 2000. Vingt ans plus tard, difficile d’imaginer quelques séances chez un psy provoquer le même fracas… de porcelaine comme de réputation.

La thérapie de couple s’est depuis largement débarrassée de son statut d’ultime recours. On n’attend plus nécessairement que le mariage prenne l’eau pour consulter. Certains y vont pour renouer le dialogue, d’autres pour traverser une infidélité, retrouver une intimité mise à mal ou simplement comprendre pourquoi, après des années de vie commune, les mêmes conflits continuent de se rejouer.

Il faut dire que notre rapport à la psychologie a lui aussi beaucoup changé. Red flags, styles d’attachement, blessures d’enfance, dépendance affective… Nous n’avons sans doute jamais disposé d’autant de mots pour raconter nos histoires d’amour et leurs accrocs. Avec, en toile de fond, une conviction plutôt séduisante : dès lors que l’on comprend ce qui dysfonctionne, on devrait pouvoir le réparer.

C’est précisément là que le mythe de la solution miracle commence à se fissurer. « Une thérapie de couple n’est pas un tribunal et le psychologue n’est pas un arbitre », rappelle Rajae Mansori. Son rôle n’est pas de déterminer qui a tort, encore moins de maintenir deux personnes ensemble coûte que coûte.

Tout n’est pas un problème de communication

« Il faut qu’on apprenne à mieux communiquer. » La phrase est devenue un incontournable des couples en crise. Et elle n’est évidemment pas dénuée de sens. Apprendre à exprimer un besoin sans en faire un reproche, à écouter sans préparer sa riposte ou à sortir de ces disputes où chacun finit par défendre une position parfois sans même se souvenir de l’origine de la dispute, peut profondément changer une relation.

Mais la communication n’est pas une baguette magique. « On parle beaucoup de communication et beaucoup moins de compatibilité des valeurs », souligne Rajae Mansori. Deux personnes peuvent parvenir à s’entendre et découvrir que, sur l’essentiel, elles ne s’accordent plus.

Désir d’enfant, fidélité, argent, autonomie, place de la famille, projets de vie… Certaines divergences ne disparaissent pas parce qu’elles ont été formulées avec davantage de douceur. On peut aussi comprendre les raisons d’une infidélité sans réussir à retrouver la confiance, ou mettre des mots très précis sur l’érosion du désir sans pour autant le voir renaître. « Ce qui est acceptable ou réparable pour un couple ne l’est pas nécessairement pour un autre », rappelle la psychologue.

Quand on ne vient pas chercher la même chose

A condition que les deux partenaires soient entrés dans le cabinet avec le même projet. Or derrière un très consensuel « nous voulons essayer » peuvent se cacher des réalités sensiblement différentes. L’un souhaite reconstruire quand l’autre ne sait plus très bien s’il souhaite rester.

Une hésitation qui ne signifie pas forcément que la relation est vouée à l’échec. Rajae Mansori distingue notamment l’ambivalence du véritable désengagement : on peut être épuisé par sa relation, blessé ou rempli de doutes et conserver malgré tout un attachement profond à l’autre. À l’inverse, dire vouloir sauver son couple ne suffit pas si rien ne bouge une fois la séance terminée.

C’est même l’un des indicateurs auxquels la psychologue prête le plus d’attention. Les silences après une dispute raccourcissent-ils ? Les menaces de rupture se raréfient-elles ? Chacun parvient-il davantage à entendre l’autre sans être sur la défensive ? Autrement dit, ce que l’on comprend dans le cabinet commence-t-il à changer ce que l’on vit en dehors ?

Car il est tout à fait possible de connaître son style d’attachement sur le bout des doigts, d’avoir identifié ses blessures d’enfance et de pouvoir expliquer avec une précision remarquable pourquoi chaque conflit dérape… tout en continuant à reproduire exactement les mêmes comportements. « La prise de conscience ouvre une porte, le changement commence lorsque l’on accepte de la franchir », résume la psychologue.

Sommes-nous devenus obsédés par l’idée de « travailler » sur nos couples ?

Il y a quelques décennies, le couple devait durer. Aujourd’hui, il doit aussi être conscient, communicant, émotionnellement mature et, idéalement, parfaitement au fait de ses propres dysfonctionnements.

L’évolution a du bon. Elle nous a appris qu’aimer ne dispensait ni d’écouter, ni de se remettre en question. Mais elle a peut-être aussi fait naître une nouvelle injonction : avant de quitter une relation, avons-nous fait de notre mieux pour la réparer ?

Alors on analyse. Son enfance, la nôtre, ses mécanismes de défense, nos traumas, le rapport de sa mère à son père, celui de son père à sa mère… Tout devient matière à comprendre. Or comprendre n’est pas toujours synonyme de résoudre.

Savoir pourquoi quelqu’un nous fait souffrir ne rend pas nécessairement cette souffrance plus acceptable. Identifier la blessure derrière un comportement ne nous oblige pas davantage à vivre avec ses conséquences. Et parvenir à expliquer avec une remarquable finesse pourquoi une relation ne fonctionne plus ne signifie pas forcément qu’elle mérite de se poursuivre.

Rajae Mansori observe d’ailleurs que l’amour n’est souvent pas la seule raison pour laquelle on reste. La peur de la solitude, celle de recommencer, le poids de la famille ou du regard social peuvent largement peser dans la balance. Une réalité qui prend une résonance particulière dans notre société, où la séparation reste, selon les familles et les milieux, chargée d’enjeux qui dépassent largement le tête-à-tête amoureux.

La psychologue nous invite donc à nous poser une question qui mérite réflexion : « La relation continue-t-elle à être choisie, ou sert-elle surtout à éviter ce que sa perte réveillerait ? ». A méditer…