Allaitement : stop aux idées reçues

Une femme tient son bébé et est entrain de l'allaiter
@tatyana_tomsickova/iStock

« Ne t'inquiète pas, ça viendra tout seul »… Voilà une phrase que l'on a toutes entendue au moins une fois au sujet de l'allaitement. Pourtant, rien n'est moins vrai. Pour déculpabiliser et mieux accompagner les mamans, Leatitia Rustenmeyer, sage-femme et spécialiste en allaitement, lève le voile sur les idées reçues qui entourent le sujet.

Sur les brochures consacrées à la maternité, l’allaitement tient souvent en une image : un nouveau-né paisiblement blotti contre sa mère, la bouche posée sur son sein comme s’il avait toujours su le trouver. Manquent à ce tableau les réveils en pleine nuit, les mamelons douloureux, les questions sans réponse et cette peur viscérale, presque impossible à raisonner, que son bébé ne mange pas assez. Pendant neuf mois, on se prépare à l’accouchement, aux couches, aux nuits courtes, beaucoup moins à la réalité de l’allaitement. Mais le désir de donner le sein, aussi profond soit-il, ne suffit pourtant pas toujours à rendre le geste évident.

Dès la naissance, les commentaires fusent. « Alors, tu as du lait ? » « Il a encore faim ? » « Ton lait doit être trop léger. » Prononcées avec inquiétude, parfois avec tendresse, souvent par une tante, une belle-mère ou une voisine soudain promue spécialiste de la lactation, ces phrases s’insinuent dans l’esprit d’une femme qui vient d’accoucher, dont le corps est douloureux et dont la confiance maternelle tient encore à peu de choses. De simples idées reçues pèsent alors sur des décisions très concrètes : introduire un complément, espacer les tétées, supporter une douleur anormale ou renoncer à un allaitement pourtant désiré.

Déconstruire ces mythes ne consiste pas à défendre l’allaitement à tout prix. Il s’agit, au contraire, de donner aux mères des informations fiables afin qu’elles puissent décider sans peur, sans honte et sans avoir à « prouver leur amour » à leur bébé. Oui oui, on a déjà entendu cette aberration aussi…

Cliché n°1 : « Allaiter est naturel, une mère saura forcément le faire »

« Pendant ma grossesse, je ne me posais même pas la question : j’allais allaiter mon fils, point. Je m’étais équipée de tout l’attirail nécessaire : crème anti-crevasses, tire-lait dernière génération, cache-tétons, et j’avais même refait une partie de ma garde-robe avec des vêtements allaitement friendly. Pourtant, après l’accouchement, je me suis pris une véritable claque. Rien ne venait naturellement. Je ne savais pas comment positionner mon bébé, il pleurait parce qu’il ne parvenait pas à téter correctement et je passais mes journées courbée, épuisée, avec la sensation qu’il n’avait jamais assez de lait. L’expérience que j’avais imaginée si évidente s’est transformée en véritable parcours du combattant », Kenza, 29 ans.

« Pas du tout ! » répond immédiatement Laetitia Rustenmeyer lorsqu’on lui demande si une mère saura forcément allaiter parce que le geste est naturel. L’allaitement est physiologique, bien sûr, mais le savoir-faire, lui, ne tombe pas du ciel. L’allaitement est un apprentissage. Or, là où les gestes se transmettaient autrefois de mère en fille, entre sœurs ou au sein d’un entourage familier, beaucoup de femmes découvrent aujourd’hui, seules, leur bébé dans les bras, comment le positionner, reconnaître une bonne prise du sein ou comprendre ce qui ne fonctionne pas. Et cette solitude face à l’inconnu peut rapidement entamer la confiance. Pour elle, l’allaitement se prépare donc pendant la grossesse, avec un temps d’information qui permet de poser ses questions et d’anticiper les premières difficultés. Mais la préparation ne suffit pas : dans les jours qui suivent la naissance, une personne réellement formée doit pouvoir observer la mère et le bébé, ajuster une position, vérifier la succion et rassurer sans imposer. « Il faut que cet accompagnement corresponde à la maman et à son bébé », insiste-t-elle.

Cliché n°2 : « Les premiers jours, je n’ai pas de lait »

« Après ma césarienne, je n’avais que du colostrum. Mon fils pesait 2,4 kilos et, autour de moi, on me répétait qu’il ne mangeait pas, qu’il avait faim, que je n’avais pas de lait. J’étais terrorisée à l’idée de mal le nourrir », Sarah, 33 ans.

« C’est complètement faux : le colostrum est bien du lait », répond Laetitia Rustenmeyer. Ce premier lait, présent pendant les premiers jours, est extrêmement nourrissant et riche de tout ce dont le nouveau-né a besoin. Si les quantités semblent minuscules, c’est parce qu’elles correspondent à son estomac, lui aussi minuscule. « A la naissance, il est comparable à un noyau d’olive ou à une petite olive. Une semaine plus tard, il approche davantage la taille d’un œuf beldi.» explique-t-elle. Le bébé ne peut donc pas boire de grands volumes d’un seul coup. Il tète peu mais souvent, et cette fréquence est tout à fait normale. Elle l’aide aussi à s’adapter à la vie hors de l’utérus et participe à la mise en route de la lactation. Pour la sage-femme, le rôle de l’entourage et des soignants est alors essentiel : il faut expliquer ce qui se passe, plutôt que laisser croire à la mère que son corps ne produit rien. « Le colostrum est complètement adapté à son propre enfant. ».

@panida wijitpanya/iStock

Cliché n°3 « S’il réclame encore, c’est que ton lait ne lui suffit pas »

« Le soir de notre retour à la maison, mon fils s’est mis à hurler. Je le mettais au sein, mais il s’énervait et ne parvenait pas à téter. Je ne comprenais pas ce qui se passait et j’étais complètement déboussolée. À deux heures du matin, je l’ai ramené à la clinique où j’ai accouché. Verdict : il avait juste faim. Cette nuit-là, quelque chose s’est cassé dans la confiance que je plaçais dans l’allaitement ». poursuit Sarah.

Réclamer souvent ne signifie pas automatiquement que le lait manque. Le soir, explique Laetitia Rustenmeyer, certains nouveau-nés traversent des moments plus difficiles. Fatigués, débordés par leurs propres « décharges émotionnelles », ils peuvent s’énerver au sein et ne plus réussir à s’y accrocher, même lorsqu’ils ont faim. Il faut alors les apaiser, mais aussi aider la mère à retrouver un peu de calme, puis vérifier concrètement son installation, celle du bébé et la qualité de la prise du sein. Le contexte de la naissance compte également. Une césarienne, une hémorragie ou un accouchement compliqué peuvent laisser la mère physiquement et psychiquement épuisée et, parfois, perturber la mise en route de l’allaitement. C’est précisément là que l’entourage devrait servir de rempart. Or il ajoute souvent son lot de stress, rappelle la sage-femme. « C’est un cocktail Molotov pour rater son allaitement et ses premiers pas de maman », déplore-t-elle.

Cliché n°4 « Avoir mal, c’est normal »

« Pendant ma grossesse, je ne me posais même pas la question : j’allais allaiter mon fils, point. Je m’étais équipée de tout l’attirail nécessaire : crème anti-crevasses, tire-lait dernière génération, cache-tétons, et j’avais même refait une partie de ma garde-robe avec des vêtements allaitement friendly. Pourtant, après l’accouchement, je me suis pris une véritable claque. Rien ne venait naturellement. Je ne savais pas comment positionner mon bébé, il pleurait parce qu’il ne parvenait pas à téter correctement et je passais mes journées courbée, épuisée, avec la sensation qu’il n’avait jamais assez de lait. L’expérience que j’avais imaginée si évidente s’est transformée en véritable parcours du combattant », Kenza, 29 ans.

« Pas du tout ! » répond immédiatement Laetitia Rustenmeyer lorsqu’on lui demande si une mère saura forcément allaiter parce que le geste est naturel. L’allaitement est physiologique, bien sûr, mais le savoir-faire, lui, ne tombe pas du ciel. L’allaitement est un apprentissage. Or, là où les gestes se transmettaient autrefois de mère en fille, entre sœurs ou au sein d’un entourage familier, beaucoup de femmes découvrent aujourd’hui, seules, leur bébé dans les bras, comment le positionner, reconnaître une bonne prise du sein ou comprendre ce qui ne fonctionne pas. Et cette solitude face à l’inconnu peut rapidement entamer la confiance. Pour elle, l’allaitement se prépare donc pendant la grossesse, avec un temps d’information qui permet de poser ses questions et d’anticiper les premières difficultés. Mais la préparation ne suffit pas : dans les jours qui suivent la naissance, une personne réellement formée doit pouvoir observer la mère et le bébé, ajuster une position, vérifier la succion et rassurer sans imposer. « Il faut que cet accompagnement corresponde à la maman et à son bébé », insiste-t-elle.

Cliché n°5 « L’allaitement mixte est forcément plus simple »

« J’ai essayé d’allaiter pendant six semaines. Je donnais parfois le sein, je tirais mon lait et je complétais avec du lait artificiel. Mon bébé souffrait d’un reflux gastro-œsophagien et, de mon côté, je traversais une dépression du post-partum. Un soir, à 23 heures, je me suis retrouvée devant mon tire-lait sans avoir eu le temps de manger toute la journée. Tout était organisé autour de la manière dont mon bébé devait être nourri. Moi, je n’existais plus. J’ai dit stop » Yasmina, 31 ans.

« Non, l’allaitement mixte n’est pas forcément plus simple », tranche Laetitia Rustenmeyer. Encore faut-il savoir de quelle mixité on parle : alterner le sein avec des biberons de lait tiré, ou introduire du lait artificiel, ne demande pas tout à fait la même organisation. Dans les deux cas, la mère doit jongler entre les tétées, le tire-lait, la préparation des biberons et les quantités à prévoir. Ce fonctionnement peut offrir un relais précieux, mais il ne résout pas le problème de fond si elle continue à s’occuper du bébé, de la maison et des autres avant de penser à elle. « Là, ça va poser de graves problèmes », prévient la sage-femme. Car allaiter engage le corps, mais aussi la tête et les émotions. Elle compare volontiers les premières semaines à « un boulot en 3 x 8, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, sans jour férié, sans pause et sans vacances ». Et lorsqu’on ne s’attend pas à cette intensité, la chute peut être rude. « C’est comme si l’accouchement était déjà une épreuve et qu’on devait enchaîner juste après avec un Ironman. » L’image fait sourire, mais elle dit bien la nécessité de préparer et, surtout, de soutenir les mamans.

Cliché n°6 « Si le premier allaitement s’est bien passé, le deuxième ira de soi »

« Mon premier allaitement s’était très bien déroulé. Après une première semaine un peu douloureuse, j’ai allaité mon fils pendant huit mois et demi sans difficulté particulière. J’étais donc convaincue que le deuxième serait encore plus simple. Pourtant, dès les premières tétées, tout a été différent : tranchées utérines très douloureuses, crevasses qui ne cicatrisaient pas, engorgements à répétition et plusieurs mastites accompagnées de fièvre, de frissons et de vomissements. Chaque tétée, toutes les deux ou trois heures, était devenue une épreuve. J’ai failli abandonner au bout de deux semaines, mais j’ai tenu grâce au soutien de mon mari, de ma famille et des professionnelles qui m’accompagnaient. Après trois mois, les douleurs les plus intenses ont fini par s’atténuer. Si mon premier allaitement n’avait pas été aussi heureux, j’aurais sans doute arrêté bien plus tôt. Cette expérience m’a appris qu’aucun allaitement ne ressemble à un autre. » , Abla, 33 ans.

« C’est une idée reçue assez fréquente, alors que chaque grossesse, chaque accouchement, chaque post-partum et chaque bébé sont différents », rappelle Laetitia Rustenmeyer. Entre le premier et le deuxième enfant, la mère elle-même n’est plus exactement la même femme. Le nouveau-né, lui, arrive avec son propre rythme, son caractère et ses particularités physiques. L’un peut téter sans difficulté quand l’autre peut présenter un frein buccal ou une succion moins efficace. Les conditions de la naissance changent aussi toute l’histoire. Un accouchement serein n’a pas le même impact qu’une naissance difficile ou vécue comme violente par exemple. Elle rappelle également que le stress, la fatigue, une baisse d’immunité ou la prise d’antibiotiques peuvent favoriser une candidose, un engorgement, un canal bouché ou une infection qui complexifient la lactation. L’expérience du premier allaitement est précieuse, mais elle n’est pas une assurance tous risques. « Il ne faut pas se reposer sur ses lauriers », sourit la sage-femme. Surtout, il ne faut pas attendre que la situation dégénère. Dès qu’une douleur inhabituelle apparaît, ou qu’une peur devient envahissante, elle conseille de contacter une personne formée dans les 24 à 48 heures.

Cliché n°7 « Arrêter, c’est ne pas avoir assez essayé »

« À quatre mois post-partum, j’ai tenté une relactation, ce processus qui consiste à relancer la lactation après un arrêt. Je n’y suis pas parvenue. Avec le recul, je crois que j’avais encore besoin de réparer une expérience que je considérais comme inachevée, comme s’il existait quelque part une version de moi qui aurait dû mieux faire », Sarah, 33 ans.

Face aux difficultés physiques ou psychiques liées à l’allaitement, Laetitia Rustenmeyer dit toujours revenir à la même balance, aussi essentielle que fragile : celle de la santé mentale de la mère. « Parfois, arrêter l’allaitement peut être beaucoup plus bénéfique que de le continuer. » Il n’existe donc pas de réponse valable pour toutes, mais un regard à poser sur chaque femme, chaque bébé et chaque histoire. Lorsqu’un arrêt laisse un sentiment d’inachevé, la relactation peut devenir une manière de se donner une nouvelle chance. Et sa réussite n’est pas forcément le seul enjeu. « On peut se dire : “J’ai tout essayé, je me suis donné cette chance, mais cela ne fonctionne pas.” Cela permet aussi de dépasser la culpabilité. » À condition, insiste-t-elle, d’être accompagnée avec bienveillance. Car une relactation entreprise sous une pression immense, comme une épreuve qu’il faudrait absolument réussir, risque au contraire d’aggraver la douleur et le sentiment d’échec. « Tout n’est pas écrit, il n’y a pas de mode d’emploi. » Dans sa pratique, la sage-femme prend le temps de discuter avec ses patientes, de les aider à interroger ce qu’elles ressentent et de chercher avec elles une réponse sur mesure. « On veut toujours s’occuper du bébé en premier, comme s’il devait passer avant tout le monde. Mais la personne la plus importante reste la mère. Toujours la mère. » Parce que si elle va bien physiquement, psychiquement et mentalement, son bébé pourra aller bien à son tour.

Et si on fichait la paix aux femmes ?

À force d’opposer allaitement et lait artificiel, nous oublions que derrière ces deux modes d’alimentation se trouvent des réalités infiniment plus complexes. Une femme peut allaiter par désir, par conviction ou parce que cela lui procure du plaisir. Une autre peut donner le biberon parce qu’elle le souhaite, parce que sa santé l’exige, parce que son bébé ne tète pas efficacement ou parce que l’allaitement la fragilise. Une troisième composera entre les deux. Aucune de ces histoires ne devrait avoir à se transformer en plaidoyer.

Encore faut-il que le choix soit véritable. Une femme qui renonce à un allaitement désiré faute d’aide n’a pas été pleinement libre. Une femme poussée à continuer malgré la douleur, l’épuisement ou une dépression du post-partum ne l’est pas davantage. L’alignement ne consiste pas à atteindre un idéal de sérénité que toutes les mères seraient sommées de ressentir. Il naît d’une information claire, d’un soutien réel et de la possibilité de réévaluer sa décision sans être jugée.

La maternité semble soumettre les femmes à une succession d’injonctions contradictoires constantes. Il faudrait allaiter, mais pas nécessairement en public. Assez longtemps pour être une « bonne mère », mais pas au point de mettre les autres mal à l’aise. Offrir son corps à son bébé tout en veillant à ce qu’il reste désirable, disponible et conforme au regard extérieur. Qu’elle allaite, qu’elle tire son lait, qu’elle complète ou qu’elle donne le biberon, une mère, et plus largement, une femme, semble toujours devoir rendre des comptes.

Déculpabiliser ne signifie donc pas seulement rassurer les femmes sur la manière dont elles nourrissent leur enfant. Cela suppose aussi de reconnaître leur liberté à disposer de leur corps, y compris, après être devenues mères. Et si, pour une fois, on les laissait simplement décider ?

Source ELLE Maroc