Que reste-t-il vraiment des autres lorsque nos chemins se séparent ?
Une histoire d’amour, un travail, une amitié, une étape de vie s’achèvent… Mais quelle empreinte invisible laissons-nous derrière nous ? Et que gardons-nous, à notre tour, de ceux qui ont un jour partagé notre chemin ?
Nous accumulons des gigaoctets de souvenirs presque sans nous en rendre compte. Pourtant, ce qui reste réellement de nous dans la vie des autres échappe encore à tous les clouds. Lorsqu’un chapitre se referme, la fin d’une histoire d’amour, le départ d’une entreprise ou le son de la dernière sonnerie de l’école, l’empreinte que nous laissons ne se mesure pas à ce que nous avons tenté de retenir. Elle se niche plutôt dans ce qui, à notre insu, continue de résonner chez l’autre.
« Il est aujourd’hui indispensable de composer avec cette mémoire puissante et presque indestructible qu’est le smartphone, ce miroir toujours à portée de main qui façonne notre identité et notre manière d’entrer en relation avec les autres », explique Massimo Cerulo, professeur de sociologie à l’Université de Naples Federico II et chercheur au Cerlis de la Sorbonne à Paris.
Le téléphone serait ainsi devenu une véritable « machine à nostalgie ». Les souvenirs numériques restent, eux. « Aucune histoire intime ne peut vraiment être oubliée, puisque nous en conservons la mémoire dans nos archives : messages vocaux, conversations, photos… Même lorsque nous pensons les avoir effacés, notre téléphone peut soudain faire resurgir une image et nous obliger à affronter le fantôme que nous pensions avoir définitivement enterré. »
Des souvenirs numériques aux objets, il n’y a qu’un pas. « Lorsqu’une période de notre vie se termine, nous avons tendance à conserver de petits fétiches, poursuit Massimo Cerulo. Une bague, un livre, une montre peuvent raconter énormément de choses. Ils permettent d’activer une forme de “nostalgie réconfortante” : un souvenir qui nous aide à avancer en gardant ce qu’il y avait de bon et les enseignements de ceux que nous ne voyons plus. »
Un paradoxe très contemporain : d’un côté, le numérique nous donne l’impression que tout est éphémère ; de l’autre, nos archives semblent capables de tout conserver, presque indéfiniment. Des fragments du passé qui continuent alors de nous parler, parfois bien plus longtemps et plus profondément que prévu.
Ces rencontres qui nous transforment
Si les objets et les téléphones conservent les traces visibles de nos histoires, certaines relations laissent leur empreinte ailleurs : directement en nous.
C’est ce qu’explore Hélène Giannecchini, écrivaine, commissaire d’exposition et enseignante en histoire et théorie de l’art contemporain à l’Université de Lille, autrice d’Un désir démesuré d’amitié.
« Je crois que l’amitié peut réellement changer notre existence. Certaines personnes ont le pouvoir de nous ouvrir des mondes entiers, de nous conduire vers des décisions que nous n’aurions jamais prises seuls », explique-t-elle. « Être proche de quelqu’un laisse quelque chose en nous. Parfois, ce ne sont que des mots, des expressions. Aimer quelqu’un, c’est accepter d’être perméable à cette personne, laisser quelque chose d’elle nous traverser et, parfois, nous transformer. »
Même les lieux peuvent conserver la présence de ceux qui les ont habités. Pour son travail, Hélène Giannecchini éprouve d’ailleurs le besoin de se rendre là où ont vécu les personnes sur lesquelles elle écrit. Elle parle de « coïncidence » : cette sensation que, malgré les années qui nous séparent, deux existences peuvent se superposer pendant quelques instants.
Mais tout garder serait impossible — et peut-être même peu souhaitable. « Nous avons besoin de l’oubli pour avancer. Si, tout au long de notre vie, nous devions porter le poids de chacune de nos expériences, nous finirions beaucoup trop chargés. »
Oublier ne serait donc pas nécessairement effacer. Ce serait aussi faire de la place.
Ce que les autres retiennent de nous n’est pas toujours ce que l’on imagine
Il existe un autre lien dans lequel l’empreinte laissée est, par définition, asymétrique : celui de l’enseignement.
L’école est peut-être l’un des premiers endroits où nous apprenons véritablement ce que signifie rencontrer l’autre, être influencé par lui puis, inévitablement, devoir s’en détacher. Qu’il s’agisse d’un camarade de classe ou d’un professeur, certaines présences survivent bien au-delà des années passées ensemble.
« Ce qui reste de nous est généralement quelque chose que nous n’avions absolument pas prévu », observe Marco Vacchetti, enseignant depuis quarante ans et auteur de Disegnare un elefante (Einaudi).
Il lui arrive ainsi de croiser d’anciens élèves qui lui rappellent une anecdote, une plaisanterie ou une manière de faire à laquelle il n’avait lui-même jamais accordé beaucoup d’importance, mais qui avait marqué un étudiant — parfois même toute une classe.
Avec les années, les souvenirs scolaires semblent d’ailleurs moins s’attacher aux connaissances transmises qu’à la personnalité de celui qui les transmettait. Une façon de parler, un humour, une attitude, une manière d’être.
Du côté des enseignants, la mémoire fonctionne différemment. « Les élèves passent treize années à l’école et rencontrent quelques dizaines de professeurs. Nous, nous passons quarante ans dans une salle de classe et rencontrons des milliers d’élèves. À la fin, tout devient plus vague, plus confus, les noms s’effacent. Et ceux dont on se souvient ne sont pas forcément les meilleurs élèves, mais plutôt ceux qui avaient une personnalité particulière, une présence qui se remarquait. »
C’est peut-être là que se cache le plus joli paradoxe de l’éducation : être oublié peut aussi signifier que l’on a accompli son rôle.
Vouloir à tout prix rester dans la mémoire de ses élèves comme celui ou celle qui leur aurait transmis un héritage relèverait davantage du narcissisme que d’une véritable nécessité. « Vos élèves vous côtoient pendant quelques années. Il est sain et fondamental qu’ils prennent ensuite leurs distances, et même qu’ils vous critiquent, pour pouvoir grandir. »
Les laisser partir, donc, pour leur permettre de devenir eux-mêmes.
Habiter, un temps, la vie de quelqu’un d’autre
Il existe pourtant un métier dans lequel prendre ses distances est presque impossible : celui de traducteur littéraire. Traduire, c’est précisément accepter d’entrer dans la vie, les souvenirs et la voix d’une autre personne.
Depuis plus de trente ans, Gioia Guerzoni a fait de cette immersion dans les histoires des autres son quotidien. Une expérience qui l’a notamment conduite à passer près d’un an au plus près de l’univers de Deborah Levy en traduisant son œuvre autobiographique.
« Ce qui m’arrive, surtout avec les auteurs avec lesquels se crée également une relation personnelle, ressemble à une forme de ventriloquie. L’amitié est quelque chose de concret, de profond, mais la traduction va peut-être encore plus loin : c’est une cohabitation extrêmement intime. Cela signifie être avec quelqu’un dans sa tête, même sans le connaître directement. »
Aujourd’hui, Gioia Guerzoni a la chance de pouvoir choisir les textes qu’elle traduit. Une liberté essentielle : pour entrer pleinement dans une œuvre, elle doit sentir qu’elle peut, selon ses mots, « faire maison » chez l’autre.
Elle compare même la traduction aux puzzles de l’enfance : s’installer le matin, chercher patiemment comment assembler les pièces, puis oublier tout le reste.
Mais lorsque le livre est terminé, que reste-t-il de cette proximité presque fusionnelle ?
Des phrases, d’abord. Certaines de Deborah Levy sur la Grèce ou la natation, par exemple, restent particulièrement présentes pour Gioia Guerzoni, notamment parce que les deux femmes vont régulièrement nager ensemble lorsque l’écrivaine lui rend visite. Certains passages des livres finissent alors par se mêler aux souvenirs de la vie réelle.
Reste une autre question : quelle part du traducteur se glisse, à son tour, dans les pages écrites par quelqu’un d’autre ? Où s’arrête la voix de l’auteur et où commence celle de la personne qui la traduit ?
Habiter l’histoire d’un autre suppose aussi une certaine proximité de sensibilités et de rythmes de vie. « Deborah a l’habitude d’être seule et vit la solitude avec beaucoup de plaisir, comme moi. Je me suis complètement retrouvée là-dedans. Plus qu’un détail de ses livres, ce sont des traits de personnalité que nous partageons. »
Alors, que reste-t-il vraiment ?
Après les archives numériques, les amitiés qui nous transforment, les souvenirs d’école et les livres traduits, la question du départ revient, légèrement différente : lorsque nos chemins se séparent, que gardons-nous vraiment des autres pour ne pas les oublier ?
La réponse est peut-être beaucoup plus simple qu’on ne l’imagine.
Gioia Guerzoni la résume ainsi : « Je ne m’attache pas aux objets ni aux souvenirs matériels. La seule chose qui me suit dans mes voyages et mes déménagements, ce sont mes amis — eux, oui, sont “transportables” — qui viennent me rendre visite. Et puis les livres, mais uniquement ceux qui m’ont appris quelque chose. »
Des amis et des livres.
